Produits des coopératives zapatistes (artisanat et café zapatistes)

Témoignage sur la vie des communautés caféicoles dans la zone nord (Roberto Barrios)

La coopérative Ssit Lequil Lum rassemble des centaines de petits producteurs appartenant à des communautés de la zone nord du Chiapas ; il faut parfois des heures de pistes pour arriver jusqu’à elles et en temps de pluie, elles deviennent inaccessibles ! La zone nord est infestée de paramilitaires, le rapport de force est permanent.

Pour nous, cet hiver, il s’agissait de partir à la découverte de quelques unes de ces communautés pour mieux comprendre ce qu’est, au quotidien, la vie de ces producteurs zapatistes et prendre la mesure de ce que veut dire pour chaque communauté « autonomie ».

L’autonomie en territoire zapatiste se construit au jour le jour et se défend pareillement. Chaque communauté la pense et la construit différemment : chaque étape de notre voyage a été l’occasion de découvrir un nouvel aspect d’une lutte aussi exemplaire que difficile. Autant d’endroits que de modèles différents mais partout la même préoccupation : les agissements des paramilitaires et les roueries du gouvernement qui vont généralement de pair !

La tension est permanente : résister et défendre les compañeros en évitant de provoquer un affrontement exige beaucoup de courage et de détermination et de ce point de vue là, toutes les communautés se ressemblent : « être zapatiste, c’est toujours faire mieux », pour l’éducation, pour la santé, pour l’autonomie, pour le mouvement, pour la solidarité…et même pour le café !

Commune autonome d’Akabalna, nous avons laissé Yajalon il y a à peine une heure… le cerro que nous gravissons en soufflant comme des locomotives est très proche de la route et par bonheur la pluie nous a laissé un peu de répit. Je n’ose même pas imaginer la descente de cette pente escarpée bien lesté par 60 kg de café lorsque la glaise est détrempée !

La mesa directiva a réuni dans la petite école autonome les responsables de toutes les régions que couvre la coopérative ; ils sont tous là ! Certains ont voyagé toute la nuit (parfois à pied) pour nous rencontrer : ils veulent nous connaître, savoir comment nous avons trouvé la dernière récolte, comment le café est vendu chez nous et aussi tenter d’améliorer les conditions de stockage et de transport du café.

Il faut dire qu’il y a des maillons de la chaîne qui leur échappent, faute de l’infrastructure nécessaire : c’est le cas de la « maquilación » (le tri des grains de café), par exemple, pour laquelle ils sont obligés de payer une entreprise.

Lors de la dernière récolte, il y a eu des problèmes sur ces maillons-là et même en restant présents tout au long du transport du café jusqu’à Veracruz, ils n’ont pu éviter que certains sacs soient endommagés : sabotage ou malchance ? Ils se considèrent avant tout comme responsables mais n’arrivent pas à comprendre où s’est produit le problème.

On parle beaucoup de l’autocertification ; ils veulent exercer un vrai contrôle de toutes les parcelles et non pas cautionner les prélèvements symboliques qu’effectuent les agents de la certification traditionnelle. Ils voudraient que des membres de la coopérative, formés pour cela, aillent visiter et conseiller chaque producteur : l’autocertification doit correspondre à une éthique et non pas à un label formel.

On évoque le problème du stockage : ils s’orientent vers une forme de stockage multiples et proches de leur communauté afin de mieux en surveiller les conditions et d’éviter la multiplication des manipulations et transports (toujours délicats en périodes pluvieuses).

Ils nous parlent du miel, et de leurs envies d’élargir la coopérative à d’autres produits afin de permettre à d’autres compañeros de trouver des moyens de survie (actuellement, le café est pratiquement l’unique source de revenus des communautés).

Nous nous séparons, émus : se reverra-t-on un jour ?

M., qui fait partir de la mesa directiva s’excuse : il ne peut rester car il doit aller au chevet de sa mère qui a eu une attaque cérébrale et qui vit seule dans la montagne, à plusieurs heures de marche…

A., le jeune promoteur d’éducation nous fait visiter l’école et nous explique le programme d’agroécologie qu’il a mis en place pour ses élèves : au mur le cycle de reproduction du ver du haricot. A. s’excuse de l’état du jardin de plantes médicinales : « ça fait longtemps qu’on n’a pas eu le temps de le nettoyer ; il y a eu trop de réunions urgentes et de travaux collectifs annexes... » Quant à nous, on est estomaqué par la richesse en plantes médicinales de ce petit jardinet : un vrai jardin botanique.

A. enseigne aux enfants à fabriquer de l’engrais naturel. Phytosynthèse, compost et épuration des eaux sales. Il travaille avec les promoteurs d’agroécologie de la zone ; ensemble ils mettent en place le cursus de l’école.

Jose est promoteur de vidéo. Avec la communauté, ils ont décidé de faire un film sur l’élevage des abeilles pour enseigner aux compañeros des autres communautés comment monter un élevage de « reines » et les sélectionner : ils ont la chance de compter sur le soutien d’un spécialiste.

Quant à nous, nous avons l’impression d’être au centre d’une petite ruche : ici, l’esprit collectif, ça bourdonne « efficace et convivial ».

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Commune autonome de La Paz : cinq heures de route dont une bonne partie en piste ; on se croirait au bout du monde.

Loin oui, mais pas pour tous ni pour longtemps, les compas sont préoccupés : « pour nous zapatistes, c’est loin de tout… mais pas pour les touristes : l’endroit, malheureusement, est très proche de zones à hauts intérêts touristiques. Il y a une route très touristique qu’ils sont en train de construire sur nos terres et bientôt, ils risquent de nous faire disparaître. Le gouvernement n’a de cesse d’essayer de nous détruire. Au début on était tous unis pour ne pas payer l’électricité. L’organisation [zapatiste] avait posé des lignes et tous profitaient de l’électricité ; mais le gouvernement a fait pression sur le maire officiel et maintenant les responsables se sont arrangé avec la compagnie officielle de l’électricité et nous accusent désormais, de créer des problèmes dans la communauté en ne payant pas l’électricité. Ils nous coupent le courant presque chaque soir ou le font chuter très bas. »

Le gouvernement a aussi contaminé les champs en proposant des semences de maïs gratuites aux non-zapatistes : en échange des semences acceptées, ils recevaient une aide financière de l’État. Mais au bout d’un certain temps ils se sont aperçu que les épis récoltés pourrissaient très vite et les terres sont devenues stériles… en plus ça contamine les autres parcelles. Pour le café, ils ont aussi essayé de donner des plans aux paysans… et ceux qui ont accepté ont vu aussi devenir leur terres impropres à la culture du café… et ce café là n’a rien donné ! Impropre à la vente !

À présent les gens ont compris et viennent nous voir en nous disant qu’on avait raison : mais le mal est fait : les terres mettront longtemps à récupérer leur fertilité.

À La Paz, nous avons demandé à rencontrer les producteurs qui sont comptabilisés comme une centaine. À notre grande surprise, seule une vingtaine d’hommes, plutôt âgés sont venus.

L’explication de ce nombre restreint nous fait toucher du doigt le problème de l’ejido car ne sont venus que les pères de famille, c’est-à-dire ceux qui ont de la terre : depuis que l’ejido est devenu une entité mesurable et commercialisable, les terres ont cessées de s’adapter à la taille des communautés : les seuls à avoir droit à la terre sont les pères de familles ; les enfants cultivent des morceaux de la terre des pères, de plus en plus petites à chaque nouvelle génération. C’est ainsi que la centaine de producteurs de café se partage le terrain d’une vingtaine de pères de familles : petites parcelles morcelées souvent situées à plusieurs heures de distance de la communauté et dans des conditions d’accessibilité très difficiles.

Les pères nous ont parlé de leurs problèmes de transport : « ici, le café est très bon ; c’est le meilleur de la zone mais il nous coûte très cher car nous sommes très loin du lieu de l’acopio où on doit amener le café après la récolte et où on touche le prix. Comme c’est très loin, le transport nous coûte très cher et au final, il ne nous reste pas grand chose même si vous nous l’achetez un bon prix… c’est pour cela que c’est difficile de ne pas le vendre aux coyotes qui l’achètent cash et sur place (même s’ils l’achètent moins cher…). En plus, ils nous menacent en nous disant que si on ne leur vend pas, ils ne nous l'achèteront plus jamais dans le futur… et que le marché avec les compagnons de la solidarité va s’arrêter… Mais à présent qu’on a compris comment vous vendiez notre café et comment vous répartissez tout le bénéfice pour aider le mouvement, on va essayer de continuer comme ça, au prix que vous pouvez le payer, tant qu’on en aura la force. De toute manière, c’est la seule solution pour garder notre dignité. »

Cette communauté est traversée par le rire des enfants : de jour comme de nuit ils sont présents, en bandes espiègles et chahuteuses : les plus âgés jouent de la musique, composent ou interprètent des mélopées à la gloire du mouvement.

En ces jours qui précédaient Noël, quand la nuit tombait sur la communauté et que la lumière électrique faisait défaut des grappes d’enfants accompagnaient de leurs rires les pèlerins rendant leurs « posadas  ». Flanqué d’une Marie et d’un Joseph de carnaval, la petite troupe venait demander l’hospitalité au seuil des cabanes. « Ouvrez-nous, ouvrez-nous, nous avons froid » disent la guitare et le chant… et une autre guitare de lui répondre du fond de la cabane… Au milieu des mélopées qui vibrent dans la nuit, éclatent le bruit des pétards et les rires des enfants, petits fantômes gambadant autour des adultes…

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Commune autonome Rubén Jaramillo : une autre commune d’où on s’évadera in extremis tant la pluie a ravagé la piste.

V. a choisi d’accepter une charge dans la mesa directiva pour aider ses compañeros, dit sa femme, mère de sept enfants : « c’est dur, car il est toujours convoqué pour une réunion… et les transports coûtent cher ! Il ne peux pas s’occuper de la milpa… Heureusement que ceux de la communauté nous aide s’il n’arrive pas à récolter son maïs. »

« C’est dur quand le petit qui vient de naître est malade parce que j’ai peur. Pour aller voir le médecin il faut aller à la ville (trois heures minimum) et je n’ai même pas de quoi payer le voyage… Mais il m’a dit : "Je n’ai pas fait d’études mais c’est ma manière à moi d’aider la communauté et l’organisation…" C’est bien dit, alors moi aussi je dois le soutenir… »

« Et puis, quand il est loin, il me téléphone toujours : "Ne t’inquiète pas, je serais là demain et tout s’arrangera"… Mais le lendemain, presque sûr qu’il sera appelé pour une autre urgence… »

Nous suivons V. dans les cafetales : « La première parcelle de café est à trente minutes de la communauté… mais la plupart sont entre une heure trente et deux heures de marche… et la route est difficile : surtout quand il pleut ».

Au moment de la récolte, tout le monde aide : les femmes, les enfants. C’est dur quand il faut faire la route avec un sac de café vert ; ça pèse très lourd… et c’est encore plus dur pour la femme car en général elles portent un sac derrière et le bébé devant.

« C’est pour cela qu’on dépulpe sur place car comme cela le café est plus léger et la première écorce sert d’engrais pour les plants de café ; c’est un très bon engrais… mais pour dépulper sur place, il faut amener la machine. Ça pèse lourd et surtout, on risque de se la faire voler car la récolte dure plusieurs jours et on ne redescend pas la dépulpeuse car il vaut mieux redescendre le café, de peur que la pluie le fasse pourrir…alors, il faut la cacher ! Et quand il pleut, c’est l’enfer !

« Le café demande beaucoup de travail : on le récolte grain par grain. Il faut passer plusieurs fois car les grains ne sont pas tous mûrs en même temps et pour que le café soit bon, il faut le récolter à point…

« Et puis après, il faut soigner les plants ; tailler les arbres pour contrôler l’ensoleillement. »

Tailler les plants pour qu’ils donnent et marcotter certaines branches pour assurer les futurs plants quand les anciens montrent des signes de fatigue ; chaque opération se fait à une période bien précise, en fonction de la lune et de la saison, il faut perpétuellement surveiller l’équilibre d’ombre et d’ensoleillement... et planter d’autres types de plantes pour enrichir le sol, respecter là aussi un équilibre et diversifier les cultures… Comme ça, ça paraît facile, mais, il faut bien connaître !

« Pendant longtemps, on nous a pris pour des ignorants : des agronomes venaient ici et commençaient à nous enseigner des règles trigonométriques complexes pour couper les rameaux sous un certain angle… et puis un compañero a pris sa machette et d’un coup a coupé un rameau et il a dit : "Depuis toujours, nous, on coupe comme ça !" l’agronome a mesuré avec tous ses instruments. Il n’en revenait pas : c’était précisément comme on le lui avait appris dans les manuels… sauf que lui, il avait besoin de plein d’instruments !  »

Maria, à sept ans, perdue dans les branches d’un oranger, elle croque dans un fruit juteux et nous en lance d’autres, tirs précis et efficaces… et puis elle saute dans les bras de son père : cette précision là non plus ne s’apprend pas dans les manuels…

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